tout simplement

à toi

04 mai 2008

une petite question

De tous mes élèves, tu étais le plus tranquille.

Je te revois au sein de ma classe d’adolescents, le seul à rester dans ton coin sans faire de bruit, et moi, votre prof de français vive, passionnée, parfois passionnante..

Je te revois encore, avec tes boucles sombres, serrées, tes yeux clairs qui me parlaient souvent, et cette façon que tu avais de répondre aux questions par d’autres questions. Je crois même que quelques fois tu t’es révolté, tu croisais tes longs bras dans une moue provocante, tu me fusillais de ton regard bleu qui en devenait gris.

Je te savais intelligent et sensible, et tu partageais avec moi un amour profond, une passion rare et authentique, de cette authenticité qui sourdait de toi comme un parfum ivre, tu aimais les livres, tu lisais encore et encore, je te voyais t’absorber à petites doses de cet assemblage de mots comme d’un labyrinthe à explorer méthodiquement, à pénétrer totalement... oui, nous partagions cette même passion, mais nous la pratiquions différemment. Là où j’étais capable de dévorer trois ouvrages, toi tu ne déchiffrais que trois pages. Tu les ressassais, les savourais, les pressurais. Tu en explorais chaque recoin. Tu les faisais rouler dans ta tête, comme tu l’aurais fait d’une baie sur ta langue pour t’enivrer de son jus et de sa chair.

Nous partagions cet amour là.

A la fin de l’année scolaire, il y avait eu une petite fête. Ta présence, plus sûrement que celles de mes collègues professeurs, avait peuplé ma soirée.

Je t’ai invité à danser. Oh ! Je revois ton air désolé.. " je ne sais pas danser ". Je t’avais entraîné pourtant, tu étais gigantesque à côté de moi et me hissant sur la pointe des pieds je m’étais pendue à tes épaules, au bleu tendre de tes yeux, à la peau délicieuse de ton visage, à ton rire, aux balbutiements de ta voix grave.. Tu m’avais ramassée à pleins bras, comme une gerbe coupée. Si tu savais comme j’ai eu envie de toi ! tellement envie que tu te verrouilles à moi, l’espace d’une danse d’une heure d’une nuit être ta petite femelle, ta petite pute, tellement envie que tu viennes me célébrer, légère et impétueuse,

et toi tout timide emberlificoté maladroit qui ne devinais rien , qui ne devinais pas mes frissons mon émoi d’avoir tes grandes mains ainsi posées sur moi, tu ne devinais pas mon désir de toi et que pendant que tu riais jeune maladroit je m’ouvrais je m’ouvrais je t’appelais si fort !

mais toi, dis moi, quelle était ta prière ? Recevoir toute la nuit du plaisir à mourir ?

Je n’ai pas résisté, folle que j’étais .. je me suis débrouillée pour que tes pas me portent dans un coin sombre à l’abri des regards

Je n’ai pas résisté folle que j’étais .. sur la pointe des pieds j’ai serré ton beau visage entre mes mains pour que ta bouche ne se trompe pas de route

j’ai bu sur tes lèvres le suc de ta jeunesse

caressé de ma langue l’intérieur de tes joues

savouré ta salive à petites goulées

et le cœur en morceaux je t’ai repoussé, docile et maladroit

C’était il y a longtemps ..

Dis moi, cher élève solitaire, es tu toujours aussi timide ?

Posté par VALLISNERIA à 14:56 - mots (les miens) - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Alternance

Très belle histoire.
Un petit parfum d'interdit très érotique.
Surtout qu'a priori, c'est vrai.

Bon... Je ne vais pas faire long à chaque fois...

Posté par 502, 04 mai 2008 à 19:33

Le récit est délicieux. j'ai été professeur... je n'ai jamais eu ce genre d'envie!

Posté par catherine, 04 mai 2008 à 22:33

descendance

Ma mère a été le prof de mon père...

Posté par G. de B., 04 mai 2008 à 23:00

timide

et vainqueur...
toujours autant, et je ne sais pas danser

comment as tu su dans mes yeux cet amour pour tes livres ?

Cette histoire aussi m'est un peu arrivée. Veux-tu ? J'en ai encore des regrets. Timide, et rien ne s'est passé.

Posté par JdF, 05 mai 2008 à 03:08

Voilà un texte d'une émouvante nostalgie qui recèle autant de possibles fantasmés que de plaisirs
volés à la commissure de ces lèvres de jouvence...
Des mots qui suggèrent tout autant l'aspect "sulfureux" ( pour les esprits chagrins et conventionnels) de ce désir
que la frustration qui découle de sa maîtrise...
Nul doute que cet élève a du garder le souvenir pérenne de ce baiser là...
Somme toute, ce récit qui me fait penser au film d'André Cayatte : " Mourir d'aimer" est, malgré tous les germes de regrets en ensemencés, tout à fait positif comme une transfusion de vie...et l'émotion reste intacte; hors temps...
Baisers
Elise
E&M

Posté par Elise et Marc, 06 mai 2008 à 00:26

Présent !

Je me souviens de tes gestes de femme enthousiaste, de ton regard flamboyant et de ton verbe passionné. Tout m'était revenu ce jour-là, concentré de toi en ce parfum fleuri. Quelle jubilation : te tenir dans mes bras !

Toi la prof, moi l'élève, nos statuts nous protégeaient du regard des autres. Et pourtant, je lisais en toi, nos désirs à travers les années, comme dans un roman de Stephen Vizinczey.

Oui j'étais naïf, et je n'ai découvert que plus tard ce qu'il y avait de terriblement attirant à prolonger l'instant, ce qu'il y avait de délicieusement frustrant à se quitter. Tu vois, clin d'oeil de l'histoire, je l'ai appris dans la danse, au son du bandonéon.

Mais je suis revenu pour que tu saches : je ne retiens de ce moment inachevé que la sublime promesse, et la beauté de ton rire, qui m'a fait homme, l'homme que je suis.

Baisers insolents (certaines choses me sont restées...)

Posté par Libertango, 06 mai 2008 à 19:17

à l'école de la vie
il n'y a pas de vice
il n'y a que des envies
de vie

Posté par waid, 07 mai 2008 à 09:49

Tes mots et ton histoire sont très émouvantes; il y a des images superbes, par ex. celle-i qui m'a particulièrement semblée juste et forte: "Tu m’avais ramassée à pleins bras, comme une gerbe coupée..."

Posté par fbd, 07 mai 2008 à 19:07

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